L’émigration au Népal : cinq clés pour comprendre un phénomène de masse 

Depuis le début des années 2000, l’émigration est devenue au Népal un phénomène de masse. L’émigration contribue aujourd’hui à transformer le pays et a un impact majeur sur les évolutions sociales et économiques en cours. Norlha vous propose un tour d’horizon en cinq points de la situation actuelle et des enjeux futurs pour le développement du pays.

 1. Un vrai phénomène de masse

Plus de 1300 népalais quittent chaque jour leur pays en quête d’un emploi à l’étranger. La pauvreté et le manque d’opportunités économiques au Népal ont conduit à une très forte augmentation du nombre de travailleurs émigrés. Au cours de l’année fiscale courant de juillet 2014 à juin 2015, plus de 499’000 népalais ont obtenu un permis de travail les autorisant à émigrer. C’est pratiquement dix fois plus qu’il y a 15 ans et ce chiffre ne tient pas compte des départs vers l’Inde et des travailleurs quittant le pays illégalement.

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Entre 1993 et 2015, ce sont ainsi plus de 3,8 millions d’autorisations de travailler à l’étranger qui ont été délivrées au Népal, selon les chiffres du Bureau central des statistiques. Cela représente 14% de la population actuelle du pays. Les travailleurs émigrés restent en moyenne deux à trois ans dans leur pays d’accueil avant de rentrer au Népal et l’ONU estime à plus de 1,6 million le nombre de népalais vivant à l’étranger.

Les travailleurs migrants ont le plus souvent pour destination la Malaisie ou l’un des états du golfe Persique.

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Attirés par des salaires largement supérieurs à ceux de leur pays, les travailleurs népalais sont principalement employés dans des postes peu qualifiés, tels qu’ouvriers sur des chantiers ou dans des usines, employés de restaurant ou employés de maison.

Si certains émigrés trouvent à l’étranger de meilleures conditions de travail qu’au Népal, d’autres en revanche y sont victimes de fréquents abus et font face à d’importantes épreuves. Plus grave, entre 2008 et 2015, 4’322 travailleurs émigrés sont décédés à l’étranger selon le Ministère népalais du travail et de l’emploi.

 2. Un phénomène masculin

L’écrasante majorité des travailleurs émigrés sont des hommes. L’exacte part des femmes émigrées est difficile à établir. Nombre d’entres-elles utilisent en effet des voies informelles afin d’échapper aux limitations périodiques imposées par le gouvernement du Népal. Une situation qui les expose encore davantage aux risques d’exploitation et d’abus, comme le rapportait « Le Monde » en 2014.

D’après le recensement népalais de 2011, on estime que les femmes représentent 12% du total des travailleurs émigrés.

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Conséquence de cette émigration essentiellement masculine, les régions rurales du Népal sont aujourd’hui profondément marquées par ce phénomène. Dans certains villages, la majorité des hommes jeunes ont émigré.

Cette situation a un impact direct sur les femmes restées dans leurs villages. Afin de compenser l’absence de main d’œuvre masculine, leur charge de travail augmente considérablement. On assiste alors, dans les régions rurales du pays, à un phénomène de féminisation de l’agriculture. Cumulant tâches familiales, ménagères et désormais agricoles, certaines femmes sont parfois contraintes de travailler jusqu’à 16 heures par jour.

 3. D’énormes flux financiers

Pouvoir envoyer une partie de leur salaire à leur famille restée au Népal est l’une des principales motivations des travailleurs émigrés. Le volume de ces fonds affluant vers le Népal, connus sous le terme anglais de remittances, a été multiplié par plus de 150 en vingt ans. En 2015, ce sont plus de 6,7 milliards de dollars qui sont ainsi parvenus au pays selon la Banque Mondiale. Cela représente 32,2% du PIB népalais. Le Népal est ainsi l’un des pays au monde qui dépend le plus de ses travailleurs émigrés.

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Pour les familles de migrants, ces fonds représentent généralement la principale source de revenus du foyer et permettent d’améliorer le niveau de vie au quotidien. En moyenne, selon l’Etude des standards de vie au Népal [PDF], près de 80% des sommes reçues sont utilisées pour couvrir les dépenses du quotidien. Les 20% restant sont partagés entre le remboursement des emprunts contractés pour financer l’émigration, les frais d’éducation et l’investissement.

 4. Un moteur de changements

Le phénomène d’émigration de masse a contribué à l’accélération des évolutions sociales et économiques en cours au Népal. Il a notamment participé à la réduction de l’extrême pauvreté. En 2010, 15% des népalais vivaient avec moins de 1,9 dollar par jour contre 45% en 2003, selon la Banque Mondiale.

Les travailleurs migrants rentrant au Népal ont également parfois acquis de nouvelles compétences qui profitent au développement de l’économie népalaise. Le phénomène d’émigration de masse aurait également contribué à la diminution de la natalité au Népal ainsi qu’à l’augmentation du taux de scolarisation des enfants.

Les femmes sont tout particulièrement concernées par les bouleversements sociaux en cours. Régulièrement victimes de discriminations liées au genre, la société népalaise les place dans une situation de vulnérabilité. Si le phénomène d’émigration de masse accroît la surcharge de travail pesant sur de nombreuses femmes, l’absence des membres masculins de leur famille leur permet également parfois de renforcer leur statut, de gagner en autonomie et d’accroître leur pouvoir de décision.

 5. Une opportunité pour le développement à long terme

L’émigration de masse et les flux financiers qui l’accompagnent représentent une opportunité de développement pour le Népal. Les effets à long terme du phénomène sont cependant étroitement liés à l’utilisation qui est faite des fonds envoyés par les migrants. Les enjeux sont ici multiples.

Il convient tout d’abord de s’assurer que ces fonds parviennent aux familles via des canaux sûrs et peu coûteux. Aujourd’hui en effet, de nombreuses familles des régions rurales n’ont accès à ces fonds qu’au travers de systèmes informels, coûteux et peu sûrs.

Il s’agit ensuite de renforcer l’autonomie et les capacités d’actions des femmes afin de leur permettre de disposer plus librement de l’argent reçu. De nombreuses femmes n’ont actuellement pas le contrôle effectif de ces fonds et les décisions relatives à leur utilisation sont régulièrement prises par d’autres membres de leurs familles.

Enfin, il est primordial de promouvoir l’investissement d’une partie des fonds dans l’éducation ainsi que dans des activités permettant de générer des revenus. La forte part des fonds alloués aux dépenses du quotidien place aujourd’hui de nombreuses familles dans une situation de dépendance vis-à-vis des travailleurs émigrés.

Telles sont les raisons qui ont poussé Norlha à lancer un nouveau projet dans le district montagneux de Rasuwa, au Népal. Avec le projet intitulé « Mahila : soutien aux femmes affectées par l’émigration », nous accompagnerons durant trois ans les femmes et les filles de 260 familles affectées par l’émigration afin de leur offrir les outils économiques et sociaux leur permettant de mieux exploiter les possibilités financières offertes par les émigrants.

Avec ce projet, Norlha contribue à briser la spirale de la dépendance et à renforcer durablement le statut social et économique des femmes et des filles au Népal. Nous nous engageons pour un avenir dans lequel les népalaises et les népalais pourront générer leurs propres revenus et où l’émigration ne représentera plus le seul moyen de subvenir aux besoins du quotidien.